J'entre en Allemagne, et j'ai vraiment l'impression d'être poussée dans le dos par l'hiver... En moyenne 11° le jour et 5° la nuit. Mon nouveau caleçon cycliste est parfait, chaud quand il fait
froid, pas trop chaud quand il fait chaud, presque sec quand il pleut.
J'aborde donc l'Allemagne par l'Estet cherche partout les légendaires blocs de béton gris construits à l'époque de la RDA. Les clichés ont la vie dure, j'en vois quelques uns, de ces immeubles,
mais pas plus que chez nous et pas plus laids. Par contre, je traverse de jolis villages fleuris avec des maisons anciennes à colombages; les routes sont bien entretenues, les pistes cyclables
parfaites et les nombreux cyclistes me saluent. L'automne est là et mes pneus font peu de cas des marrons et de leurs coques aux épines menacantes.
A Neubrandenburg, je suis accueillie par Anne et Marcus qui sont partis en forêt cueillir des champignons. Superbe fricassée pour cycliste affamée et accueil vraiment attentionné. Le blog de Marcus
le cycliste est plein de chiffres (km parcourus, vitesse moyenne quotidienne, nombre d'heures à pédaler...). Rien à voir avec le mien dont la prose prime sur la performance. Neubrandenburg,
largement bombardée à la fin de la guerre, comptait 90.000 habitants avant la réunification; elle n'en compte plus que 60.000, par manque d'emplois. Usines fermées, restructurations, la
réunification n'a pas fait le bonheur de tout le monde... Je me repose, écris un article sur les pays baltes, alors que j'ai déjà quitté la Pologne, fais un clic de trop et perds l'article, réécris
l'article, décidément, j'ai besoin de repos! Il est vrai que je ne me suis guère arrêtée en presque 3 mois.
Les petites routes qui me mènent à Berlin sont très pittoresques, parsemées de lacs, malheureusement gris sous la pluie.

Dans un village, je trouve une affichette "ubernachtung fur radler" (hébergement pour cycliste). Je m'y
reconnais immédiatement, on me propose une caravane d'un autre âge dont l'intérieur m'a laissée rêveuse... Un vieux tourne-disque, un tas de 33 et 45 tours, une radio des années 60 au son
grésillant. Je l'allume et la voix de France Gall jaillit, suivie de Pink Floyd puis de U2. Je suis aux anges et délaisse la télévision en plastique rouge. Mon hôte place mes chaussures devant la
flamboyante cheminée (mais Saint-Nicolas ne passera pas), me prête ses pantoufles et m'invite au petit-déjeuner. Mon séjour en Allemagne s'annonce bien.
Étape suivante: Berlin! Avec Bruxelles, c'est la capitale dans laquelle je suis entrée avec le plus de facilités. Routes calmes, banlieues résidentielles, pas d'attrape cycliste du style se
retrouver face à une autoroute sans autre alternative. Je tends le cou pour reconnaître l'ex Berlin Est, Berlin Ouest, mais c'est peine perdue. Seul le tracé de l'ancien mur permet de se
situer.
La réunification a coûté cher, très cher même, et la ville de Berlin est au bord de la banqueroute; le long de l'ancien mur, où il n'y avait que des terrains vagues, ont été reconstruits des
immeubles modernes, des parcs... La ville est étendue, on ne s'y sent pas à l'étroit, les loyers sont attractifs et la population jeune. De nombreux bâtiments officiels ont été réaffectés,
tout cela est largement expliqué dans plusieurs musées. Pourtant, j'ai bien cru ne pas pouvoir en profiter, auberges de jeunesse et hôtels affichant tous complet, marathon de Berlin oblige. La
seule chambre disponible coûtait la bagatelle de 1950 Euros pour 3 nuits, sûrement le genre d'hôtel où on aurait regardé avec stupeur une cycliste propre sur elle mais aux sacoches pleines de
boue... En insistant cependant, on m'a indiqué un camping à 12 minutes à pied de la Porte de Brandenburg. Parfait pour moi, sauf que la fermeture éclair de ma tente ne ferme plus et que les nuits
sont vraiment fraîches.
Je marche beaucoup dans Berlin, me soumets aux portiques de détection dans tout ce qui a trait aux juifs, sécurité oblige. Memorial de l'holocauste, musées, checkpoint Charlie, églises,
châteaux, j'arpente la ville en tous sens durant 3 jours et regretterai plus tard de ne pas y être restée plus longtemps.
Pour arriver à Potsdam, je traverse lacs et forêts, c'est superbe et c'est encore Berlin. Il fait très beau et je profite du parc Sans Souci, de ses châteaux rococo, des quartiers russes et
hollandais. Il y a énormément de touristes, tout comme à Berlin.
J'ai été invitée à Weimar par Ewa, Helmut et leurs 3 enfants, rencontrés en Finlande. Pour arriver chez eux, je passe par Lutherstadt, ville où vécut Martin Luther, et Halle. Ces villes ont
beaucoup de charme et de cachet, les étudiants Erasmus y sont nombreux. Il fait froid, pluvieux, et le dernier jour, j'ai même droit à une tempête avec vent de face; je ne dépasse pas le 8 km/heure
en terrain plat. Ça ne m'était pas arrivé depuis le Nord de l'Uruguay. Partout, les gens sont aimables et courtois, c'est vraiment agréable. Et les automobilistes respectent les cyclistes.
Weimar est la ville natale de Goethe, il y a plein de choses à visiter, les icônes russes du musée du château sont de toute beauté. Le samedi, Helmut jardine, Ewa prépare un bon repas, Jonas est
parti à la pêche à la carpe, Wanda lit dans le jardin emmitouflée dans une couverture, Cecylia me fait un beau dessin et moi je prépare la suite de mon itinéraire sur internet. Je me sens bien,
comme chez moi chez les Krauss, tous aussi sympathiques les uns que les autres. Ils ont la bonne idée de m'amener au sauna; il y a 6° dehors. Un des saunas est dans une cabane en bois
plantée au milieu d'un beau jardin flanqué d'une piscine non chauffée. Dans le sauna, on nous offre des tranches de fruits trempés dans du schnapps et des glaçons, également arrosés d'un peu de
schnapps; je n'en comprendrai que plus tard l'utilité. Un "officiant" arrose les braises de schnapps, ventile l'air à l'aide d'une serviette avec beaucoup de sérieux, la chaleur devient
presque insupportable et c'est la qu'interviennent les glaçons. Quel bienfait sur les oreilles brûlantes... Ensuite, on sort pour se plonger dans la piscine. Les corps nus fument dans la fraîcheur
du soir, c'est magique.
Dans 5 jours, je serai en Belgique. Il fait froid, pluvieux, je me sens près du but et loge dans des petits hôtels, faute de campings. Je me sens devenir pantouflarde... Le soir, je
cuisine discrètement dans ma chambre sur mon campinggaz. Tous les soirs, compotes de pommes, je continue à chaparder le long des routes...
Le pays est très vallonné, les côtes parfois très raides mais jamais plus longues que 5 ou 6 km. Après la ville d'Eisenach, je passe l'ancien Rideau de fer. Seul un panneau avec vieilles photos
l'indique.
Ingrid et Vincent m'attendent de l'autre côté de la frontière, à côté d'Eupen. Mais j'ai mal évalué la distance et devrai prendre un train le dernier jour pour arriver à temps à mon RV. Tous les
trains sont accessibles aux cyclistes, il y a un emplacement spécial dans chaque wagon, la SNCB et le TGV pourraient suivre leur exemple... Plutôt que de passer par Cologne, je longe donc la ligne
de chemin de fer et le Sieg, rivière aux larges méandres. A Ziegen, je vois des femmes voilées, et je réalise que ce sont les 1ères que je vois depuis Copenhague, ou à peu près.
Je passe la frontière sans m'en apercevoir, si ce n'est que, tout-à-coup, le soleil se pointe, et que je suis frappée par le nombre impressionnant de vaches laitières. Je suis dans le pays de
Walhorn et d'Aubel. Je retrouve avec beaucoup de plaisir Ingrid et Vincent. Copain le chat a piètre allure depuis son accident de roulage.
Curry de gambas d'après une de mes recettes, gâteau à la noix de coco, et surtout, conversation à bâtons rompus, c'est super d'être accueillie de cette manière.
J'abandonne mon matériel de camping pour la dernière étape, et alors que j'avais l'impression que le poids des sacoches était devenu insignifiant, je réalise que j'avance quand même plus
rapidement avec une partie de mes bagages en moins.
Je me sens chez moi, Wallons ("madame, un petit massage avant d'entamer la montée?") comme flamands sont d'une gentillesse incroyable. Mais je persiste et signe (pardon, JP), les routes wallonnes
sont les moins bien entretenues de celles que j'ai parcourues en Europe et les bonnes pistes cyclables flamandes rendent les nationales flamandes presque agréables... Visé, Tongres,
Saint-Trond, Tirlemont, Louvain, Tervueren, Woluwé (bise rapide à maman), Schaerbeek, je trace lors de cette dernière étape de 144 km pour me retrouver chez moi, au point culminant de Bruxelles, à
106 mètres d'altitude.
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